Table ronde annuelle de l’ADECC
Les Mauges, 5 juin 2026
Nous voici réunis aujourd'hui au sein de l'usine Synergie, un haut lieu de l'histoire industrielle et de la résilience du territoire des Mauges. Nous sommes réunis pour parler d'avenir, d'innovation et d'économie circulaire, il est indispensable de convoquer d'abord l'esprit de ces lieux. Ce site, datant de 1911, a traversé plus d'un siècle d'évolutions industrielles, en commençant par la fabrication de lampes d'éclairage (avec la Compagnie des lampes puis MAZDA), pour ensuite se tourner vers l'électronique de pointe et la signalisation routière avec Lacroix Electronics. À première vue, des ampoules électriques et des panneaux de signalisation ne partagent qu'un lointain lien industriel avec nous. Pourtant, si l'on chausse les lunettes du philosophe et urbaniste français Paul Virilio (1932 - 2018), on découvre que ces deux productions portent en elles la matrice de notre modernité : la conquête de la vitesse.
Penchons-nous d'abord sur la lumière. Historiquement, l'éclairage artificiel a été un grand moteur de l'accélération humaine à partir de la fin du XIXe siècle. En produisant ici des millions d'ampoules, ce site a participé à une révolution invisible mais fondamentale : l’éclairage a permis d’augmenter les régimes de vitesse en affranchissant le travail humain du cycle diurne. Comme le rappelle le philosophe, dans Un paysage d'événements (1996), l'astre solaire a cessé d'organiser le temps des villes, et la dualité rythmique millénaire entre le jour et la nuit, qui fondait notre physiologie, a été abolie. La lumière électrique est venue suppléer la lumière du jour, modifiant radicalement notre rapport au temps en instaurant un jour artificiel continu. Les usines pouvaient désormais tourner la nuit, la production pouvait s'emballer, et l'humanité est entrée dans le temps de la machine, où l'obscurité n'était plus un frein à la productivité.
Mais cette accélération fulgurante de nos sociétés industrielles et de nos transports a rapidement engendré un nouveau risque : l'accident. Plus les véhicules et les flux s'accélèrent, plus le risque de collision, de télescopage et de déraillement grandit, écrit-il dans L'Horizon négatif (1984). C'est ici qu'intervient la deuxième vie de notre site industriel : la signalisation routière. Face à l'emballement des moteurs, la signalisation routière est devenue l'outil indispensable pour réguler les vitesses sur la route. Pour que la vitesse puisse continuer à croître sans détruire le système, il a fallu instaurer un contrôle strict de la circulation. La route est devenue un espace bardé d'artifices électroniques et de signaux qui aménagent le temps de déplacement et sécurisent nos trajectoires. Le paradoxe de cette ingénierie est fascinant : nous avons dû inventer des systèmes de contrainte et d'arrêt pour nous permettre, in fine, d'aller toujours plus vite, régulant le flux constant de nos véhicules dynamiques par l'omniprésence de véhicules statiques et de réseaux de contrôle.
Aujourd'hui, l'histoire de ce site industriel s'écrit différemment. L'usine de production de masse a laissé place au Lab Synergie et au showroom de l'économie circulaire, un tiers-lieu d'expérimentation et de formation dédié à la transition de nos modèles. Et ce changement de cap est crucial. Car cette course ininterrompue à la vitesse, cette dromosphère qui a caractérisé le XXe siècle, a fini par heurter les limites physiques de notre planète (in La Vitesse de libération, 1995). En accélérant sans cesse nos rythmes de production et d'échanges, en imposant le flux tendu permanent, la vitesse est devenue une source de pollution à part entière.
C'est ce que nous enseigne l'approche visionnaire du penseur de la vitesse : il ne suffit plus de penser l'écologie verte – celle qui dénonce la pollution de l'eau, de l'air et des substances – il nous faut impérativement y associer une écologie grise (in L'Accident originel, 2005). L'écologie grise est celle qui s'attaque à la pollution des distances et du temps, à cette contraction frénétique de notre espace de vie qui épuise nos ressources mentales, sociales et matérielles. L'accélération a spolié notre temps de vie et entraîné une surexploitation monstrueuse de la matière.
C'est exactement ici que votre rôle, vous, collectivités territoriales et entreprises de l'économie circulaire, prend tout son sens. En expérimentant de nouveaux modèles de consommation, de réemploi et de sobriété, vous êtes les pionniers de cette écologie grise. Vous proposez de rompre avec l'obsolescence programmée et la dictature de l'immédiateté. Vous démontrez qu'il est possible de faire mieux avec moins, non pas en accélérant aveuglément, mais en redonnant du sens, de la mesure et du rythme à la matière que nous transformons. L'esprit de ce lieu, qui a jadis illuminé nos nuits pour accélérer le travail, puis régulé nos routes pour sécuriser nos courses, nous invite aujourd'hui à une nouvelle révolution. Celle de savoir ralentir et repenser nos cycles, pour que notre avenir soit durable.
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