Nouvelle époque
La ville européenne s’était développée sur le principe de la contigüité spatiale et temporelle. Si notre société s’articule dorénavant en flux de capitaux, d’informations, de technologie, d’interaction organisationnelle, d’images et de symboles, il faut supposer que l’espace comme support matériel de la simultanéité sociale adopte de nouvelles formes de mise en relation.
Le sociologue Manuel Castells et le géographe David Harvey ont démontré les changements majeurs survenus depuis les années 1970 quant à notre expérience quotidienne de l’urbain. Dans cette nouvelle société informationnelle, l’espace et le temps se rapportent à une nouvelle configuration appelée l’espace des flux modifiant considérablement la forme de l’espace géographique, et de l’espace urbain en particulier. La métropolisation en découle par la constitution d’un espace urbain flexible et multipolaire. Dans la spatialité du scope qui en découle, l’espace urbain devient un champ de possibilités, une étendue, un domaine ouvert où fusionnent les échelles. Le temps y prend une dimension capitale.
De la préhension du temps…
Partant du constat que l’essence de notre existence est le changement alors que l’on présente trop souvent la ville comme un objet statique, nous préférons nous fier aux flux qui la composent. En cherchant à objectiver ce qui fluctue dans la ville, nous aimons à penser que la ville est immobile à grands pas. La consommation de l’espace intègre depuis longtemps notre réflexion globale dans le champ de l’urbanisme. Quand est-il du temps ? Alors que le développement durable prône l’économie des ressources, il nous revient d’interroger notre mode de consommation du temps, car avec l’avènement de l’espace des flux, toute tentative de modifier l’espace est vaine si elle ne s’accompagne pas d’une forme d’aménagement du temps. Nous devons commencer à manipuler des formes temporelles et c’est bien sûr à ce travail qu’il faut nous attacher.
Les déformations géographiques contemporaines s’inscrivent fondamentalement dans la question du temps. Ces dernières années, l’attention s’est portée sur la prise en compte de la ville en éveil permanent du fait de l’individualisation croissante des besoins sociaux. D’autres expériences ont été tentées au sein des bureaux des temps pour la gestion urbaine, mais il y a peu d’avancées concrètes pour l’urbanisme. Il est de la responsabilité de notre génération d’aller plus loin en développant un urbanisme temporel.
Aux formes temporelles
Qu’est-ce qu’une forme temporelle ? Il s’agit d’un évènement ou d’un ensemble d’évènements qui se déploient dans le temps selon un ordre propre. Une forme temporelle n’appartient pas au temps linéaire puisqu’elle se déploie souvent de manière hétérogène tout en constituant pour elle-même, et surtout pour le sujet qui la perçoit, une forme pure née de la fusion d’un ensemble disparate de lieux, d’évènements et de perceptions. En ce sens, une forme temporelle se définit comme un enchainement de significations. Appliqué à l’urbanisme, cela devient une succession d’évènements, d’usages, d’histoires, contenus dans la structure urbaine.
Le tissu urbain est habité de formes du temps long dont l’histoire, le parcellaire et le réseau viaire forment l’antique socle, tandis que les constructions physiques et sociales, les rythmes et les usages appartiennent à des temps plus ou moins brefs. Dans la spatialité du scope, l’emboîtement des échelles est aboli en certains points au profit de leur fusion. Dans Roma, daté de 1972, Frederico FELLINI met en réseau des histoires personnelles, des évènements politiques, des formes du passé et des fantasmes ; les ruines antiques laissent passer la horde bruyante des motards… Roma donne un exemple visionnaire de ce que peut être une composition de formes temporelles.
Héritage italien
Les politiques européennes sur le temps des villes sont nées en Italie. La conciliation des temps de vie, de travail et de la ville pour une meilleure qualité de vie a donné lieu à partir de 1985 à des actions publiques sous l’impulsion des mouvements féministes et des organisations syndicales. Toutes les grandes villes italiennes ont créé leur bureau des temps de la ville. Cela passe depuis peu par des pactes de mobilité sensés stimuler l’usage des transports en commun dans une société où les individus vont et viennent dans des espaces de grande échelle. Travailler sur les formes temporelles reprend cet héritage temporel italien, qui reste un modèle, et prolonge la recherche.
Être urbaniste aujourd’hui
En l’espace de trente ans, les rapports d’échelle se sont transformés sous l’effet combiné de la restructuration de l’économie mondiale et du développement des réseaux techniques de transport et de communication. Les modes de production de l’espace ont-ils évolué dans le même sens ? En réponse, les urbanistes ont-ils adapté leur méthode de travail et d’investigation ? L’enjeu est pourtant de taille. L’espace, en tant que support matériel de la simultanéité sociale, adopte aujourd’hui d’autres formes que la contiguïté physique. Les découpages disciplinaires entre « le dedans » et « le dehors » et entre la grande et la petite échelle — qui ont conduit à la séparation des métiers d’architecte, d’urbaniste, de paysagiste et de géographe — doivent tomber. Notre domaine d’intervention est plus ouvert que jamais et nous devons apporter une ingénierie pragmatique à la structuration de l’espace et du temps.
Interroger les limites disciplinaires
Il y a nécessité aujourd’hui à interroger les limites et les lignes de démarcation dont nous avons hérité sans en avoir toujours conscience. L’urbanisme se définit à la frontière poreuse de différents domaines comme en témoignent ses relations avec l’économie, la technique et la société. L’urbanisme devient aujourd’hui l’art de traverser les frontières. Le terme de sculpture sociale, référence prise au plasticien Joseph BEUYS, exprime l’idée que dorénavant le processus de conception compte autant que le résultat.
Travailler sur la ville est passionnant, car il s’agit du lieu à partir duquel se recompose aujourd’hui le monde et où les échelles se fusionnent. Il faut aussi s’approcher au plus de l’amont de la ville que constitue la politique afin d’établir un lien dynamique entre l’état de la pensée contemporaine et ses applications sur le terrain. Cela devient particulièrement éclairant sur les modalités de prise de décision, sur l’imagination de la ville entre considérations politiques, techniques ou sociales, qui apparaît relativement opaque à la majorité des concepteurs.
Pour une recherche intégrée
Il y a aussi urgence à associer la recherche à la pratique opérationnelle, car il existe encore un fossé trop grand entre ceux qui analysent et ceux qui font. Nous devons associer les laboratoires universitaires à nos projets. Il ne s’agit plus alors de recherche théorique, mais bien d’une recherche pragmatique, sur le modèle anglo-saxon, faite de propositions concrètes, de créations, où analyse et théorisation fonctionnent simultanément. Sous la formule de recherche-action, nous devons élaborer, à partir d’une réflexion théorique, des outils servant l’activité opérationnelle. S’appuyant sur la praxis, la recherche-action s’attaque à la division entre la pensée et l’action au profit d’une pensée agissante. La phase expérimentale y est contemporaine de celle de l’invention, pour en être même le matériau.
La vague de porcelaine
5 Août 2017
Le musée d’Art, d’architecture et des technologies (MAAT) dans le quartier de Belém à Lisbonne, réalisé par l’agence britannique AL_A (2016).
Nous avons aimé cet espace topographique, une vague blanche, et la réinterprétation des azulejos lisboètes par écailles de céramique.
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