Penser la chimère pour mieux habiter le monde
À l’occasion de l’exposition Le cabinet des licornes de Yona Friedman (23 juin – 12 octobre 2025), le château d’Oiron a ouvert un espace de parole et d’échange avec une conférence-débat «Yona Friedman, Habiter le monde»
Je suis honoré de prendre la parole aujourd’hui dans le cadre du mois de l’architecture en Nouvelle-Aquitaine, dont la thématique, « Architectures du quotidien », entre en parfaite résonance avec l’identité de notre département des Deux-Sèvres. Car, ses habitants ont toujours su cultiver une architecture à taille humaine, soucieuse de la qualité de vie et du lien intime entre le bâtiment et son environnement. 
J’avoue très humblement que jusqu’à récemment, j’avais délaissé une œuvre majeure de la pensée architecturale. Pourtant, le champ de recherche sur l’utopie bâtie et les mouvements de la seconde moitié du XXe siècle, auxquels je me suis consacré, m’avait conduit à me focaliser sur certains des architectes radicaux du XXe siècle. C’est sans doute là toute la valeur d’une exposition telle que « Le Cabinet des licornes » : elle crée une rencontre inattendue, et elle offre l’occasion d’approfondir un champ de la pensée.
C’est ce qui m’est arrivé en visitant l’exposition ici même. L’exposition, fruit d’un partenariat entre le Centre des monuments nationaux (CMN) et le Centre national des arts plastiques (Cnap) dans le cadre de la manifestation « Biens venus ! », m’a permis de découvrir Yona Friedman. Le Cnap, qui possède un fonds impressionnant de ses œuvres, nous a ouvert les portes de son univers intime.
Le cœur de cette exposition nous plonge dans l’appartement parisien de l’architecte, un véritable microcosme théorique. Ses murs et plafonds étaient tapissés de collages philosophiques, de dessins et de maquettes bricolées, témoins d’une pensée en perpétuelle évolution.
Au milieu de cet arsenal théorique se nichait une passion singulière : le dessin de licornes. Ces créatures fantastiques, esquissées sur des supports aussi humbles que des fonds de boîtes en carton ou des emballages de saumon fumé, s’intègrent harmonieusement au site d’Oiron, où se trouvaient déjà d’autres représentations de cette figure mythologique. L’exposition permet de découvrir l’une de ses œuvres monumentales : Les Deux Licornes (2011), tracées sur un champ voisin et visibles depuis la plus haute terrasse du château.
Cette rencontre avec Yona Friedman a mis en lumière un paradoxe : la remise en question du rôle de l’architecte. Friedman s’opposait à l’image du démiurge qui impose sa vision. Pour lui, l’habitant est le principal acteur de son propre environnement, grâce à ce qu’il nomme l’autoplanification. L’architecte, chez lui, est un consultant qui fournit des outils et des connaissances.
Surnommé l’architecte de papier, Friedman a théorisé et dessiné bien plus qu’il n’a bâti. Friedman a toujours valorisé l’imprécision, l’irrégularité et l’improvisation comme des moyens de libérer le potentiel créatif. Pour lui, l’architecture n’est pas un objet figé, un produit fini signé, mais un processus en perpétuel changement. C’est ce qui le distingue radicalement de la modernité standardisée. Friedman a privilégié un langage non traditionnel pour diffuser ses concepts. Il a eu recours à des dessins simples, des pictogrammes, des bandes dessinées pour rendre ses idées accessibles à tous, y compris aux non-professionnels. Cette approche pédagogique et ludique tranche avec le langage souvent élitiste et technique de l’architecture conventionnelle. C’est justement en explorant la thématique des Architectures du quotidien que je vous invite aujourd’hui à redécouvrir Yona Friedman. Ensemble, nous allons voir comment cet architecte a donné un sens profondément politique à notre architecture de tous les jours, en la libérant des contraintes et en la replaçant au service de ceux qui l’habitent.
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