Roberto Casati

Crédit photographique Jac Fol

La Tour Albert : 21 étages pour le 21e siècle
Notes pour une transition humaniste de l’habitat urbain
La trajectoire de la Tour Albert
La Tour Albert, du nom de son architecte Édouard Albert, a fêté 60 ans en 2021. Construite en plein milieu des Trente Glorieuses, elle revendique le titre de premier véritable gratte-ciel résidentiel parisien et incarne un idéal d’innovation urbaine, architecturale et sociale. Innovant sur le plan technique, elle bouleverse l’esthétique et le mode d’habiter : l’architecture tubulaire permet de prendre de la hauteur, rend la structure visible et crée des plans libres que les habitants peuvent remodeler à leur guise. Les contrevents apparents, les fenêtres ouvrant sur l’extérieur, donnent un rythme quasi musical à la façade. La géographie du quartier — la Tour est construite sur le flanc du canyon de la Bièvre — et l’histoire des négociations administratives qui ont conduit à son édification se reflètent dans l’ouverture d’une terrasse au niveau de la place d’Italie qui aurait dû être accessible aux visites publiques, dans la présence de deux étages de garages et de six étages de caves « hors sol » le long du flanc sud-est, dans la structure de deux bâtiments superposés, dans l’ouverture — originale pour Paris — d’une « plaza » encore aujourd’hui vécue comme semi-publique, dans la co- présence avec un bâtiment plus bas qui inaugure l’espace et invite à la contemplation de la Tour. La proximité du square Le Gall, magnifique jardin creusé dans l’île entre les deux bras de la Bièvre aujourd’hui enterrés, partiellement remanié sous le Front populaire, est une extraordinaire ressource environnementale pour les résidents, véritable réserve de silence urbain et de biodiversité.
Les innovations ad hoc sont nombreuses : des fenêtres s’ouvrant sur l’extérieur aux ascenseurs à service différencié (étages pairs/impairs à partir du sixième, ascenseur omnibus), aux escaliers croisés, à la présence de colonnes à l’intérieur des appartements. La participation artistique de Jacques Lagrange, qui fut le décorateur de Jacques Tati, laisse sa marque dans la peinture abstraite du plafond de la terrasse du 6e étage, et dans la fontaine qui rappelle à la fois la pente illusoire de Fontaine Médicis et l’ironie moderniste de Mon Oncle.
Une certaine mixité fait écho à la structure des maisons bourgeoises du centre de Paris : grands appartements, mais aussi chambres de bonne (avec toilettes dans le couloir), studios, deux et trois pièces. En tant qu’un des rares gratte-ciel du downtown parisien, il démocratise l’accès à la vue et à la lumière. Au cours de son histoire, il a fait l’objet d’améliorations continues, notamment une véritable rénovation des façades (2005) qui a permis de remplacer toutes les fenêtres et de refaire la terrasse du sixième étage ; il a vu la suppression des conduites de gaz de ville pour des raisons de sécurité ; le chauffage au mazout a été remplacé par le chauffage urbain (la chaudière, initialement logée sur le toit pour réduire les risques d’incendie, a ensuite été déposée) ; l’antenne de télévision a été retirée ; l’accès au garage a été fermé par un portail automatique ; le hall d’entrée a été réaménagé et sécurisé ; l’éclairage du jardin a été refait ; les ascenseurs ont été changés (y compris les portes, qui ont été automatisées) et un algorithme original de gestion des parcours d’ascenseurs a été mis en place, qui calcule à partir des préférences des utilisateurs ; le toit-terrasse a été refait ; l’immeuble a été câblé ; à la demande des résidents, la terrasse couverte au 6e étage est ouverte pendant quelques heures.
Depuis 1994, la Tour est inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, ce qui en fait l’un des plus jeunes monuments français et lui permet de bénéficier de certaines facilités de financement. Des personnalités de la culture et de la science ainsi qu’une importante communauté d’architectes y ont vécu et y vivent encore.
Majoritairement aimée par ses habitants, majoritairement cordialement détestée par le voisinage, regardée avec attention, mais aussi avec méfiance par les pouvoirs publics qui lui imposent des contraintes esthétiques et de sécurité parfois vécues comme une ingérence par les locataires et les copropriétaires (impossibilité d’installer des climatiseurs avec des ouvertures dans les fenêtres, impossibilité de changer individuellement les vitrages, impossibilité de modifier l’usage des locaux), la Tour Albert est porteuse d’une tension que l’on pourrait définir conceptuelle : d’une part la vision ouverte de l’habitat et de l’insertion dans la ville que l’on retrouve dans sa conception et — dans une certaine mesure — dans toute son histoire de modifications et de mises à jour ; d’autre part l’« inertie » historique des conditions matérielles disponibles dans la seconde moitié du siècle dernier : abondance d’énergie, peu de considération pour le traitement des déchets et pour l’isolation thermique, invisibilité du problème climatique — qui se reflètent également dans l’esthétique de la Tour. Face à cette tension, la réponse patrimoniale est simple, mais peut-être insuffisante aujourd’hui
: la Tour devient sa propre archive, elle photographie un moment historique et le rend pérenne, comme dans tout processus de patrimonialisation, dans le sillage de la loi Malraux. Les vingt-et-un étages de la Tour Albert sont ainsi interpellés par les thématiques du XXIe siècle. Mais une réflexion sur ces questions peut aussi contribuer à remettre en cause la notion patrimoniale de conservation.
Cette contribution est une invitation à recomposer la tension, à réinterpréter le projet original d’Albert comme un projet en devenir dont la spécificité ne serait pas de créer un style architectural une fois pour toutes, mais d’imaginer un processus d’adaptation à un contexte changeant. TAXXI21 pose la question de savoir s’il faut être fidèle à une forme ou plutôt à une idée, si la forme n’est pas l’incarnation temporaire d’une idée, et si l’idée ne peut pas changer en fonction des circonstances.
Quelques idées pour TAXXI21
À quoi pourrait ressembler la Tour Albert de la seconde moitié du XXIe siècle ? Et à quoi ne voudrions-nous pas qu’elle ressemble ? Suit une liste de propositions non hiérarchisées, des points d’attention, issus des discussions avec les copropriétaires et les locataires. Plusieurs éléments socio-culturels de fond modulent ces propositions ; certains des copropriétaires font partie d’une génération vieillissante qui affectionne le cadre de vie de la Tour et qui se déclare prête à étudier des solutions de logement « assisté » ; d’autres cherchent des solutions quasi-communautaires de garde d’enfants ; d’autres encore sont porteurs de projets artistiques et culturels (conférences en terrasse, projection de films, fête des voisins.) En 2024, une « Association des Amis de la Tour Albert » a été créé, dans le but de consolider la dynamique sociale et l’investissement des propriétaires et des locataires.
Le volet énergie
Installation de petites éoliennes à axe vertical sur le toit ou sur la terrasse du sixième étage (soumise à un important effet Venturi)
Modification des ascenseurs afin de leur permettre de stocker/restituer l’énergie potentielle Utilisation de l’énergie potentielle de l’eau domestique
Installation de climatiseurs à eau, avec récupération des calories en été pour l’eau chaude domestique
Installation du solaire thermique (en action pendant l’été) : réservoirs en toiture avec serpentins Grand réservoir de stockage de chaleur souterrain (captée en été, restitué en hiver), captant l’excès de chaleur en été
Aménagement de panneaux solaires photovoltaïques sur la façade sud-ouest, camouflés avec les panneaux d’acier actuels
Isolation de l’intérieur (deuxième fenêtre)
Isolation des panneaux d’acier (panneau d’isolation interne, révision de l’intérieur des panneaux) Révision de l’isolation du cadre des fenêtres
Individualisation de la consommation d’eau froide
Individualisation de la consommation du chauffage ou au moins « régionalisation » pour les groupes d’appartements : chauffage (avec des primes d’incitation pour une consommation réduite à la « région »)
Installation d’une pompe à chaleur sur le toit, avec « cascade de froid » à l’intérieur dans les parties communes en été.
Le volet environnemental
Raccord au réseau parisien d’eau non potable pour les usages de nettoyage et jardinage
Végétalisation des façades
Végétalisation de la partie non couverte de la terrasse du sixième étage (pots, plantations) Murs végétalisés dans la cour, juxtaposés aux propriétés voisines.
Le cadre de vie
Création de deux étages supplémentaires sur l’emprise du local technique de la terrasse
Vitrage de la terrasse du sixième étage, revêtement en parquet, création d’une salle commune pour les résidents (avec badge électronique pour l’entrée ?)
Augmentation de l’habitabilité de la terrasse (mobilier, appareils de fitness)
Voiles d’ombrage d’été dans la cour, couvrant les voitures garées (moins d’impact esthétique, albédo diminuant l’accumulation thermique de la surface en pierre) et sur la partie non couverte de la terrasse du sixième étage
Le collectif
Ouverture périodique de la Tour aux activités de quartier (tables dans la cour pour la fête des voisins, etc.)
Acquisition ou location par la copropriété d’un appartement pour en faire une salle commune, compte tenu du vieillissement général de la population et de la possibilité de décentraliser les soins personnels. La salle commune pourrait abriter une buanderie, des appareils d’exercice, une cuisine ; elle pourrait comporter une pièce destinée à accueillir le personnel soignant, partagée par plusieurs familles.
Partage d’ustensiles (pourquoi stocker cent perceuses dans les appartements de la tour, alors qu’on n’en fait qu’un usage ponctuel, une fois par an ?)
Installation d’étendoirs sur la terrasse au 6e étage.
Conclusions et transitions
Il paraît indispensable de dissocier TAXXI21 d’une vision technosolutionniste, qui imposerait des modes de vie non négociés. Dans ce but, on peut évoquer les attracteurs du système à mettre en balance : La technologisation qui ne tient pas compte du contexte, la banalisation de la vidéosurveillance « pour des raisons de sécurité », la mentalité de siège qui transformera chaque résidence en forteresse, l’externalisation de tous les services, la version MBA de la gestion, l’insistance sur la numérisation de tous les processus par le biais d’objets connectés et de capteurs…
Au vu de la recherche de ce point d’équilibre, l’aspect poétique et humaniste du projet pourra être susceptible d’intéresser les pouvoirs publics engagés sur des trajectoires de transition.
Sur un plan pratique, le projet TAXXI21 tentera de mener en parallèle une étude de faisabilité qui quantifiera les coûts et imaginera des formes de financement qui devront inclure les autorités publiques, impliquées et convaincues par l’exemplarité du projet de rénovation urbaine.
Les prochaines étapes de TAXXI21 prévoient de :
Diffuser ce document, poursuivre sa co-construction avec les habitants de l’immeuble. Définir un petit cahier de charges pour un concours d’idées.
Lancer un concours d’idées dans les écoles d’art et d’architecture (ENSCI, ENSAD, École d’architecture de la Villette).
Afficher les résultats du concours sur la terrasse du 6e étage sous forme de posters.
Réaliser un livre blanc.
Rechercher des appels d’offres pour la rénovation de l’habitat urbain, qui soient sensibles aux spécificités de la Tour.
Références
Sébastien Cherruet, Édouard Albert : vers une architecture spatiale, Paris, collection carnets d'architectes, éditions du Patrimoine, 2016 (172 p.) (ISBN 9782757704363)
« Hommage à l'architecte Édouard Albert », textes de Marcel Cornu, Gérald Antoine, André Beaudin, Jean-Claude Bédard, Robert Bresson, Yvette Chauviré, Jacques-Yves Cousteau, Maurice Duverger, Léon Gischia, Jacques Lagrange, Jean Lescure, Alfred Manessier, André Marchand, Édouard Pignon, Pierre Schaeffer, Gustave Singier, François Stahly, Marc Zamansky, dans Les Lettres françaises, Paris, 28 février 1968. « Hommage de Jean Vilar », dans Les Lettres françaises, Paris, 6 mars 1968
Bernard Marrey, Édouard Albert, Paris, Éditions du centre Georges Pompidou, 1998, 61 p. (ISBN 2858509816).
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