La recherche à l’école spéciale d’architecture de Paris
Ce document retrace de manière lacunaire l’histoire de la recherche à l’École spéciale d’architecture de Paris (ESA), en mettant l’accent sur l’Unité de recherche appliquée (UDRA) créée en 1973 et les différentes versions de l’ESAlab. L’UDRA, née dans le contexte post-mai 1968, visait à intégrer les sciences sociales dans la réflexion architecturale. Son fonctionnement a connu des phases variées, allant d’une grande liberté de recherche (1973 - 1980) à un rôle plus administratif (1981 - 1989). L’ESAlab, quant à lui, a connu deux versions, la première axée sur la recherche-action en mobilité urbaine (2003 - 2012) et la seconde, plus récente, liée au postmaster ADM (2013 — ?). Ce premier résumé de la recherche à l’école souligne les défis rencontrés : difficultés à établir un lien solide entre recherche et pédagogie, modèle économique précaire basé sur des contrats ponctuels, et manque de continuité entre les différentes initiatives.
1— L’unité de recherche appliquée (1973 - 1980)
Un architecte d’un type nouveau
Les événements de mai 1968 ont entraîné une remise en cause en France de la pédagogie dans l’enseignement de l’architecture — le rejet des chefs d’atelier et des enseignements magistraux — tout en incitant à reconsidérer le rôle social de l’architecte. Dans ce contexte, le projet de l’École Spéciale d’Architecture (ESA) a été de définir un architecte « d’un type nouveau » s’affranchissant des règles professionnelles ordinales dépassées qui ne correspondent plus aux besoins de l’époque. Ce nouvel architecte devait s’adapter à la complexité de la production architecturale due à l’industrialisation, à la place croissante des bureaux d’études techniques, de la promotion immobilière et des organismes financiers. Il devait aussi intégrer dans ses travaux de nouvelles problématiques d’urbanisme, d’aménagement, de planification régionale et environnementale. Il devait enfin se rapprocher des sciences sociales pour décrypter ce monde nouveau. Les exemples auxquels se référaient les enseignants de l’ESA à cette époque étaient les États-Unis, où les activités de l’architecte se développaient dans de grandes firmes, mais aussi les pays socialistes où la fonction architecturale était intégrée au processus industriel de production du cadre bâti, mais aussi à celui de la planification urbaine, régionale et économique.
En 1969, le sociologue Jean Duvignaud (1921-2007) devient président de l’ESA et lui succède le philosophe Olivier Revault d’Allonnes (1923-2009) de 1972 à 1983. L’ESA a donc été présidée par deux tenants des sciences humaines ou sociales pendant les 14 années qui nous intéressent ici. Les directeurs de l’école restaient des architectes : Marc Emery (1934-2014) de 1968 à 1969, Michel Jausserand (1922-1991) de 1969 à 1972. Puis est venue une direction collégiale entre 1972 et 1975, composée d’Anatole Kopp (1915-1990), de l’urbaniste Paul Virilio (1932-2018) et du sociologue Bernard Granotier, sachant que c’est surtout Anatole Kopp qui dirigeait. François Wehrlin (1935-1998), politiste, devient directeur de l’école de 1975 à 1982. Sous la direction d’Anatole Kopp, l’École Spéciale d’Architecture se veut ouvertement « pluri-tendancielle », en prenant le contre-pied des unités pédagogiques d’architecture (UPA) qui s’étaient créées à la suite de l’éclatement de l’École des Beaux-Arts. Les UPA avaient fait le choix d’un regroupement des enseignants et des étudiants en fonction d’options pédagogiques, méthodologiques.
L’École Spéciale d’Architecture aurait pu elle aussi opter pour une tendance particulière — technologique peut-être pour rester conforme à l’esprit qui présida à sa fondation. Elle a au contraire choisi d’être pluri-tendancielle, c’est-à-dire de permettre la cohabitation en son sein de tendances diverses, voire opposées entre elles (Seitz, 2020). « Pluri-tendanciel », donc ouvert aux multiples approches de l’architecture dans le cursus des élèves, avec l’introduction de matières et de disciplines nouvelles : sciences humaines, économie, mathématiques et informatique en tant qu’outils de l’architecture, urbanisme et planification, psychologie des formes et des espaces, et bien sûr écologie urbaine. L’application de cette nouvelle pédagogie a pour conséquence, à l’exemple de l’Architectural Association de Londres, de procéder à un renouvellement du corps enseignant, avec l’intervention de professionnels de toutes les disciplines, dont les Visiting-Professors.
En parallèle, une première antenne pédagogique est mise en place à Chailles (Loir-et-Cher) en 1974. Cette antenne dotée d’unités de production — atelier de menuiserie bois et métal, atelier de maçonnerie — permet aux enseignants et aux élèves de mener des études opérationnelles. Une seconde antenne pédagogique s’installe à Bourges (Cher) en 1979. Des élèves venaient s’y initier aux réalités architecturales et urbanistiques régionales.
Création de l’unité de recherche appliquée
L’Unité de recherche appliquée de l’École spéciale d’architecture — UDRA/ESA — est créée en 1973, par Anatole Kopp et Maurice Ducreux, bien que les premiers contrats de recherche de l’ESA datent de 1972. Constituée sous la forme d’une association loi de 1901 et accueillant une dizaine de chercheurs, l’unité a développé un programme de recherche sur des thèmes variés : aménagement, production du cadre bâti, cadre architectural et vie sociale, protection du tissu urbain ancien, sociologie de la ville, etc. En réalité, il s’agissait de recherches domiciliées à l’UDRA/ESA et non d’un projet scientifique.
Il faut rappeler que la recherche architecturale était née en France du mouvement d’idées qui avait agité l’enseignement de l’architecture dans les années 1960 et au refus de l’enseignement traditionnel des Beaux-Arts accusé d’être dépourvu de dimension critique et d’être fermé aux autres disciplines, en particulier aux sciences humaines et sociales. L’époque est en pleine mutation institutionnelle et, au cours du Ve Plan de l’État français, plusieurs missions accordent une attention soutenue aux apports des sciences sociales, tant par leurs services d’études qu’à travers la création de comités, dont celui de la recherche urbaine (CRU), installé auprès du ministère de l’Équipement. La Mission de la recherche urbaine (MRU) est créée dans la foulée. Sous sa houlette, des programmes ont attiré chercheurs professionnels, associations et bureaux d’études sous la forme de contractualisations ponctuelles. L’urbaniste Bernard Archer témoigne à ce sujet : Anatole Kopp a créé l’UDRA à la fois pour y loger ses propres contrats de recherche et pour y accueillir des gens avec lesquels il souhaitait coopérer, notamment Patrice Rauszer, Maurice Ducreux, Alain Medam et moi. (…) L’UDRA bénéficiait d’un étage dans l’école, mais ne participait pas à son activité. Réciproquement les tentatives d’y intéresser les enseignants et les élèves n’ont rien donné. En sorte que, simplement, l’ESA portait nos contrats et versait nos salaires et ceux du secrétariat. S’il y avait échanges entre les membres de l’UDRA, c’était surtout en fonction des affinités personnelles et de la proximité des problématiques (…) De même, nos relations avec ceux du Centre d’études des mouvements sociaux (CEMS, Castells), du CSU (Rendu, Chombard de Lauwe), avec l’équipe d’Yves Barel à Grenoble et d’autres, tenaient soit à des relations personnelles, soit à la demande de nos donneurs d’ordre (l’équipe du ministère de l’Équipement qui gérait le programme : Michel Conan, Lucien Brams, etc.) (Prévot, 2015)
Le sociodémographe Maurice Ducreux, un temps directeur de l’UDRA, a livré sa version : L’UDRA (est) un laboratoire de recherche (en urbanisme) crée en 1973 par l’apport à l’ESA de 5 contrats de recherche reçus par des chercheurs sur contrat. Cet apport donnait à l’ESA l’occasion de créer, dans un établissement d’enseignement supérieur (architecture et urbanisme), un labo de recherche. Cela n’existait nulle part en 1973… L’ESA souhaitait cette création d’un labo, mais n’en avait pas les moyens. Des chercheurs extérieurs au corps enseignant de l’ESA ont apporté leurs financements en 1973 pour créer ce labo. Normalement, chercheurs extérieurs et enseignants de l’École devaient se lier dans cette initiative. Mais cela ne s’est pas fait dans les années où il y avait des finances pour la recherche contractuelle. Les enseignants ne faisaient à l’UDRA que de petites vacations, et les chercheurs ne faisaient pas d’enseignement. (Prévot, 2015)
Les réseaux et les amitiés sont pour beaucoup dans la domiciliation des recherches à l’UDRA/ESA pour Anatole Kopp, le réseau grenoblois de la recherche urbaine et du BERU qui se fréquentaient étroitement. L’Équipe de sociologie urbaine (ESU) de Grenoble, sous forme d’association, répond aux appels d’offres de la MRU, et ses membres trouvent à l’UDRA une structure d’accueil pour leurs contrats. C’est ainsi, qu’en 1974-1975 sont domiciliés à l’UDRA/ESA un premier rapport co-signé Alain Medam et Jean-François Augoyard intitulé Façons d’habiter et diverses situations d’habitat (issu d’un cofinancement ministère de l’Équipement et du Logement/SAEI), et un second intitulé Les pratiques d’habiter à travers les phénomènes sonores (ministère de l’Équipement et du Logement/Direction de la Construction).
Maurice Ducreux écrit en 1976, lucide, déjà, sur les conditions du déploiement de la recherche contractuelle à l’ESA : J’ai eu à travers le travail intéressant et qui me passionne à Paris beaucoup de problèmes compliqués à régler. Nous avons, en quatre années, créé un petit centre de recherche sur les problèmes urbains au sein de l’École Spéciale d’Architecture. Nous sommes une dizaine. Les relations entre les personnes sont positives. Mais les problèmes de gestion, d’administration des crédits sont très compliqués. En général, le milieu de la recherche urbaine est en crise. Dans cette société en mutation, on accorde des crédits pour faire fonctionner et maintenir ce qui existe et non pour étudier vraiment les mutations. Il y a eu dans les années précédentes une politique improvisée de recrutement et de définition de programme. Il en résulte un nombre important de chercheurs sans recherche, une instabilité, une absence de perspective. Et cependant la machine tourne… (Prévot, 2015)
Dans un premier temps, l’abondance de l’offre nationale de contrats de recherche a permis aux différentes équipes de développer des approches spécifiques, ce qui a favorisé leur autonomisation, mais a suscité la critique de l’administration d’État dont les intérêts n’étaient plus pris en compte par certains travaux ouvertement marxistes, trop contestataires ou inutiles pour l’action. Dans le cadre du VIIe Plan, dès 1976, les procédures d’attribution des contrats de recherche sont modifiées en conséquence, d’autant que le milieu universitaire s’insurge ouvertement contre l’usurpation intellectuelle d’équipes sans formation universitaire alors même que se développe la massification de l’enseignement universitaire. Si les financements issus du ministère de l’Équipement légitiment un professionnalisme centré sur la pratique des enquêtes de terrain, le contexte institutionnel se modifie en profondeur et la recherche architecturale empirique s’en trouve ébranlée. L’UDRA se transforme en 1980 et Maurice Ducreux reste le seul chercheur à plein temps avant d’être licencié pour raison économique. Les douze autres membres sont alors des enseignants de l’école, n’utilisant l’UDRA que pour des travaux complémentaires sur vacations ou honoraires.
Deux portraits pour l’UDRA
⭘ Anatole Kopp
Anatole Kopp (1915-1990) architecte, historien de l’architecture et de l’urbanisme, enseignant et militant communiste français. Né en Russie, il a émigré en France dans sa jeunesse et a étudié l’architecture à l’ESA puis aux États-Unis. Architecte actif dans le domaine du logement social en France et en Algérie, il fut l’un des principaux historiens de l’avant-garde russe des années 1920, à laquelle il consacra des ouvrages fondateurs tels que Ville et révolution : architecture et urbanisme soviétiques des années vingt (avec Ionel Schein, 1969). Enseignant à l’ESA de 1969 à 1972 en histoire de l’architecture contemporaine, il s’implique activement dans la refondation de l’enseignement de l’école dans le contexte de mutations qui suit mai 1968. De 1972 à 1974, il poursuit, en tant que directeur, sous la présidence d’Olivier Revault d’Allones, la réforme de l’enseignement engagée par Marc Emery et Michel Jausserand. Il s’agit de former un « architecte d’un type nouveau » conscient de sa fonction sociale, dans une école « pluri-tendantielle », ouverte aux nouvelles disciplines des sciences humaines, à l’économie, à l’informatique, géographie, à la psychologie des formes et des espaces, à l’écologie » où les étudiants participent aux grandes orientations pédagogiques (cf. brochure Ecole Spéciale d’Architecture-Paris : objectifs principes méthodes, Paris, été 1972, 67 p.) Il soutient en 1975 sa thèse Changer la vie, changer la ville, sous la direction du sociologue Jean Duvignaud. Sa recherche restitue le projet social global collectiviste et émancipateur qui a motivé la réflexion des constructivistes, des urbanistes et des désurbanistes de l’avant-garde russe du début du XXe siècle. Il fut ensuite professeur à l’Université de Paris 8 (Vincennes) et se consacra à la recherche.
⭘ Maurice Ducreux
Maurice Ducreux (1924-1985), prêtre, urbaniste et chercheur autodidacte en sciences sociales. Son parcours atypique l’a mené du sacerdoce à l’engagement politique au sein du parti communiste français, en passant par un rôle actif dans le développement de l’urbanisme après la seconde guerre mondiale en France. Ordonné prêtre en 1950, il s’investit dans les luttes pour le logement et soutient le mouvement des prêtres ouvriers. En 1957, il est l’un des fondateurs du Bureau d’études et de réalisations urbaines (BERU), où il participe à des missions de conseil, d’études et d’assistance technique en matière d’aménagement et d’urbanisme. Il quitte le BERU, en 1973, pour rejoindre l’Unité de recherche appliquée (UDRA) dont il est directeur de 1975 à 1979. Son engagement politique croissant et les tensions au sein du catholicisme français l’amènent à une crise religieuse dans les années 1970. Le prêtre en cours de sécularisation a fini par trouver dans la recherche en sciences sociales, et dans le marxisme, un « langage de substitution » au langage religieux en crise.
À l’instar d’Henri Lefebvre qui a observé la mutation de la société agricole en une société de consommation, Maurice Ducreux a mis en lumière la transformation des quartiers faubouriens industriels (en particulier en Seine–Saint-Denis). Contrairement à un autre religieux, Michel de Certeau (1925-1986), titulaire de la chaire de recherche d’Anthropologie historique des croyances à l’École des hautes études en sciences sociales, Ducreux pâtit d’être un autodidacte qui, en dehors du BERU et de l’UDRA, ne trouve pas sa place dans le milieu de la recherche.
2— UDRA, seconde vie (1981 - 1989)
Après le départ de Maurice Ducreux, deux directeurs se sont succédé : Jacques Limousin, puis Peter Bächtold. L’UDRA prend alors définitivement le tournant d’une structure administrative hébergeant les travaux de recherches des enseignants de l’école.
Le renouveau de l’UDRA
Jacques Limousin, président de l’UDRA-ESA et François Wehrlin, directeur de l’école, écrivent, en 1981 :
Dans un premier temps, jusqu’en 1974, l’École Spéciale d’Architecture a servi de relais pour quelques contrats d’études ou de recherche. Puis, la nécessité s’est fait jour de fonder une unité de recherches au sein de l’École. La commande des travaux de recherche s’était principalement développée dans des agences d’architecture et d’urbanisme, des bureaux d’études, sans liaison avec les établissements d’enseignement. Deux voies s’ouvraient devant notre nouvelle structure :
La mise sur pied par l’ESA de son propre programme, tributaire des possibilités budgétaires ;
L’accueil des chercheurs, domiciliant ainsi des contrats émanant de différents ministères, établissements publics, collectivités locales…
Si ces premiers contrats n’ont pas fourni une contribution directe à la pédagogie — toute recherche n’est pas facilement “transposable” — ils ont confirmé, auprès de nos divers commanditaires, l’image “prospective” de l’ESA. Depuis, avec l’évolution de la politique de recherche, l’UDRA/ESA, tout en conservant son indépendance scientifique et le choix de ses orientations, a renforcé ses liens avec la vie pédagogique. Si nous continuons d’accueillir des personnalités extérieures dont la présence ne peut que favoriser le renouvellement et le rayonnement de l’ESA, nos équipes actuelles se regroupent en structures d’activités autour d’enseignants travaillant sur des thèmes très proches de celui de leur atelier ou de leur cours. Ceci permet d’enrichir le dialogue et d’accueillir certains étudiants en fin de scolarité. D’autre part, notre Association développe et encourage des pratiques opérationnelles associant un nombre non négligeable d’élèves sous la responsabilité d’un enseignant-chercheur. L’UDRA/ESA, constituée sous forme d’association régie par la Loi de 1901, en liaison avec la direction et le conseil pédagogique de l’ESA, tente une expérience originale d’articulation de la recherche et de l’enseignement. (Limousin, Wehrlin, 1981)
Le propos se veut rassurant sur le lien entre pédagogie et recherche. Rien ne démontre qu’il fut le reflet de la réalité. Différentes recherches ont alors été portées par l’UDRA en fonction de l’appétence des enseignants, comme Marc Vaye et sa recherche sur La représentation photographique de l’architecture, 1984/1985. Une figure se détache de cette seconde vie de l’UDRA en la personne de Peter Bächtold qui a mené plusieurs recherches pratiques, d’ordre économique et technique, sur l’acte de construire, et en particulier quatre recherches pour le ministère de l’Équipement et du Logement (bureau de la recherche architecturale de la direction de l’architecture et de l’urbanisme).
Les recherches de Peter Bächtold
Peter Bächtold fut professeur à l’école spéciale d’architecture de Paris et hôte académique à l’école polytechnique fédérale de Lausanne. En tant que praticien et chercheur dans les différents domaines de la construction, de l’économie et de la gestion de l’environnement construit, il a travaillé dans plusieurs pays européens. Cette expérience transdisciplinaire lui a permis d’élaborer, au fil du temps, sa théorie de l’économie de l’espace.
⭘ Pour l’élaboration d’un manuel de construction (second rapport intermédiaire)
Peter Bächtold, 1985
Au fur et à mesure de l’avancement du programme de recherche sur « le cours de construction », le travail initial sur un simple « manuel de construction » a évolué vers une documentation technique exhaustive sur la construction du bâtiment. Ce deuxième bilan intermédiaire se concentre sur les procédés de construction, en analysant les quatorze premiers dossiers thématiques répertoriés. Une classification traditionnelle a été retenue, bien qu’il y ait des spécificités pour les dossiers « maçonnerie », « planchers préfabriqués en béton armé, et la filière bois. L’analyse des documents a permis de constituer les dossiers thématiques et de dégager des problématiques. La note introductive présente la problématique de chaque dossier thématique, mais il reste des retards significatifs dans certains domaines, tels que les fondations et la construction métallique, avant la commercialisation du guide prévue pour la rentrée universitaire 1985/1986.
⭘ Le projet architectural devant les techniques de construction et l’économie de conception
Peter Bächtold, Jean-Paul Matz, juillet 1987
La maçonnerie de petits éléments est essentielle pour l’architecture contemporaine, étant largement utilisée dans divers types de constructions, notamment le logement individuel et les bâtiments industriels. Sa présence croissante dans les logements collectifs témoigne de son rôle crucial dans l’architecture variée et riche d’aujourd’hui. Les transformations des chantiers et la complexité croissante des formes architecturales ont favorisé l’utilisation de petits éléments de maçonnerie. Parallèlement, la gamme de produits s’est enrichie, bien que leur application ne soit pas toujours représentée de manière significative dans les statistiques. L’étude met en lumière les défis liés à la qualité d’exécution sur les chantiers, où des techniques et spécificités sont souvent ignorées, entraînant des résultats médiocres. Comprendre la maîtrise technique et économique est vital pour l’expression architecturale, ce qui constitue l’objectif principal de ce rapport.
⭘ Du chantier à l’architecture
Peter Bächtold, Jean-Paul Matz, 1988
L’étude s’inscrit dans le cadre des recherches que Bächtold mène depuis 1982 pour la direction de l’architecture et de l’urbanisme, se concentrant sur la relation entre technique et architecture. Il constate la multiplication des techniques de construction et la difficulté pour les architectes de les maîtriser, d’où l’importance de structurer l’information disponible sur les produits et procédés de construction. Grâce au service d’information de Batidoc, il a pu toucher 400 établissements et environ 180 000 élèves, tout en créant une nouvelle information à travers de nombreux reportages. Le rôle de l’architecte doit être reconsidéré dans sa dimension productive, en devenant un acteur économique essentiel dans le processus de construction. Cette étude vise à remettre en question les relations entre les différents acteurs de la construction et à souligner l’importance de la conception dans la réussite du projet architectural.
⭘ Projets d’architectes et pratiques constructives
Peter Bächtold, 1989
Cette étude s’inscrit dans la continuité de la recherche précédente. Il y examine les changements récents dans la structuration des marchés du bâtiment et les stratégies que les professionnels mettent en œuvre pour s’adapter. Un constat critique révèle que les architectes n’ont pas encore su développer de pratiques offensives et n’exploitent pas pleinement leur position dans la filière de construction. La maîtrise économique et technique du processus de conception-réalisation repose sur le travail de l’architecte et sa collaboration avec d’autres professionnels. Je me demande quelles stratégies un architecte peut développer pour élargir son champ d’activité et quels alliés il pourrait mobiliser face à la domination des grandes entreprises.
3— ESAlab, première période (2003 - 2012)
Le cours d’écologie urbaine
Les architectes Jacques Sautereau et Agnès Sander animaient le cours d’écologie urbaine, cours créé par Paul Virilio des années plus tôt. Jacques Sautereau travaillait alors au bureau de la recherche architecturale du ministère de la Culture tandis qu’Agnès Sander était affiliée au laboratoire LATTS de l’école des ponts et chaussées de Marne-la-Vallée. L’initiative de la création d’un laboratoire de recherche à l’ESA en 2003 vient d’eux.
Paul Virilio avait demandé à Jacques Sautereau de prendre son atelier lors de son année sabbatique. L’année suivante, en 1993, il lui propose, avec Agnès Sander, de créer le séminaire d’Écologie urbaine (Virilio avait eu le projet de créer un champ d’écologie urbaine pour l’École des hautes études urbaines de Lyon, mais cette école n’a jamais vu le jour). Le séminaire comprenait une heure et demie de cours dispensée par l’un ou l’autre, puis une heure et demie à une véritable étude que l’on discuterait avec chaque groupe d’étudiants qui avaient choisi un site de projet. Le séminaire a continué avec Bénédicte Grosjean pendant un an, puis pendant plusieurs années, avec Catherine Blain avec laquelle nous avons créé un programme sur l’architecture moderne, les CIAM, Team Ten, Venturi, Rossi, et OMA.
Le troisième cycle, voulu par Odile Decq, a pris de l’ampleur pendant quatre années, avec un programme construit par Andri Gerber et Marlène Gorayeb, et puis Clément Blanchet.
Le premier ESAlab
L’architecte Jean-Philippe Doré, alors dans l’agence de Jacques Ferrier, finissait un immeuble pour la RATP et était en contact avec Jacques-Jo Brac de la Perrière qui lui a proposé un premier contrat de recherche prospective. Autrement dit, l’ESAlab est né de la stimulation du cours d’écologie urbaine et d’une opportunité. Olivier Lebois, directeur, a accueilli favorablement la proposition et propose pour toute aide un petit bureau vitré à côté de celui de la SADESA.
L’équipe de recherche se composait de trois camarades de promotion de l’ESA : Jean-Philippe Doré, Urs Keller et Jean Richer. Nous avions réalisé diverses interventions préalablement sous l’égide d’une association — D’un même souffle, acronyme d.u.M.s — que je présidais. Cette association a été réemployée pour porter les contrats de recherche, en dehors de toute participation de l’ESA.
Jacques Sautereau voulait initialement que le laboratoire s’appelle Pragma, désirant l’orienter vers une recherche-action pragmatique et dans un désir de réconcilier l’arché à la techné. Notre objectif est de mener sur ces sujets une recherche-action en architecture et en urbanisme. Sous la formule composée de recherche-action, nous voulons élaborer, à partir d’une recherche théorique, des outils réactifs servant l’activité opérationnelle, et opérer des médiations entre les différents acteurs. Nous voulons évaluer les modes d’interventions sur la ville, expertiser transversalement les métiers et les espaces, et enfin dégager des stratégies d’action. Olivier Leblois a préféré le dénommer ESAlab, l’époque était à ce suffixe passe-partout. Ce petit laboratoire a mené deux recherches urbaines institutionnelles sur la mobilité.
Jean-Philippe Doré était impliqué auprès de différents donneurs d’ordre et s’ouvrait au design. Urs Keller avait fait son diplôme sur l’aménagement d’un vaste giratoire et maîtrisait bien la relation entre mobilité et espace architectural. J’étais très imprégné à l’époque des pensées de Manuel Castells et surtout de David Harvey sur la définition d’une nouvelle spatialité intriquée par les mouvements de l’économie mondialisée et la société en réseau.
La relation avec le cours d’écologie urbaine était importante. Les sujets de recherche étaient donnés aux étudiants comme base d’exercice et les plus volontaires nous accompagnaient sur le terrain pour enquêter. Ce transfert entre pédagogie et recherche-action était apprécié par les commanditaires et il permettait à la recherche d’avancer des concepts sous couvert de travaux d’étudiant. La première étude d’importance fut celle de quatre pôles de faibles flux pour la RATP. Le protocole mis en place fut de croiser les données quantitatives à des cartes mentales réalisées lors d’enquêtes auprès des voyageurs pour comprendre leur représentation subjective de l’espace. À la suite de quoi des projets d’aménagement ont été proposés à la RATP qui les a considérés comme des études intéressantes, mais sans suite. En association avec le laboratoire de géographie MRTE de l’université de Cergy-Pontoise, nous avons remporté un appel d’offres du PRÉDIT sur les pôles franciliens de faibles flux. Là encore, le protocole a mêlé analyse de données de transport, constats de terrain et propositions prospectives, avec une équipe de recherche plus étoffée cette fois.
Nous avons mené en parallèle différentes enquêtes, dont une sur les téléboutiques (2008) qui étaient très présentes dans Paris à l’époque (l’article publié dans la revue Flux a fait date sur la question).
La recherche s’est concrètement faite dans les agences et associations respectives de chaque membre de l’équipe, sans relation avec l’école autre que le séminaire d’Agnès et Jacques. L’aventure s’est arrêtée après la recherche pour le PRÉDIT, le dernier virement nous est arrivé 24 mais après la fin de l’étude. Sans trésorerie propre, l’association porteuse des contrats s’est retrouvée dans l’incapacité de financer les salaires et prestations nécessaires pour relancer une nouvelle étude.
Extrait du rapport Des gares de bus en milieu dense (2004)
⭘ Présentation de l’ESA et de l’ESAlab
L’École Spéciale d’Architecture de Paris est un établissement privé d’enseignement supérieur, fondé en 1865, une association de type « loi de 1901 » à but non lucratif, reconnue d’utilité publique depuis 1870 et par l’État en 1934. Elle est dirigée par Alain Pélissier et présidée par Dominique Giry.
Une plate-forme de recherche interdisciplinaire, intitulée ESAlab, a vu le jour à l’école Spéciale d’Architecture en avril 2003.
L’idée générale de ce laboratoire est de rassembler des chercheurs déjà rattachés à d’autres organismes, des architectes, des étudiants, mais aussi des acteurs du monde professionnel (maîtres d’ouvrage publics ou privés, entreprises), qui désirent se référer à une structure cohérente sur des questions de prospective architecturale.
Le conseil scientifique se compose d’Agnès Sander (chercheuse en urbanisme et professeur à l’école) et de Jacques Sautereau (chercheur en architecture et professeur à l’école). La plate-forme abrite à ce jour un seul axe de recherche intitulé « l’inclusion du lieu dans l’espace des flux ». Cet axe de recherche est administré par l’association d.u.m.s.
⭘ Présentation de l’axe de recherche
Nos recherches explorent des possibilités architecturales et programmatiques en réponse à « l’inclusion du lieu dans l’espace des flux ». En l’espace de trente ans, la grandeur géographique d’est transformée sous l’effet combiné de la restructuration de l’économie mondiale et du développement des réseaux. Mais y a-t-il eu une réponse à cette mutation dans nos manières de produire l’espace ? De plus, notre société est entrée dans l’ère de l’information. Il faut dès lors supposer que l’espace en tant que support matériel de la simultanéité sociale adopte d’autres formes que la contiguïté physique, notion que nous reprenons sous le terme de « réalité mixée ». Nos recherches interrogent ces mutations et les stratégies spatiales qu’elles induisent.
Deux portraits du premier temps d’ESAlab
⭘ Jacques Sautereau
Architecte, il fut chargé de mission au Bureau de la recherche architecturale, ministère de l’Équipement. Membre du comité de rédaction des cahiers de la recherche architecturale et urbaine. Auteur de nombreux articles et critiques. Il a créé le troisième cycle Mutations urbaines avec Marlène Ghorayeb, Andri Gerber puis Clément Blanchet à l’ESA. Enseignant à l’École de Confluence. Travaille actuellement sur les liens entre subjectivité et les échelles matérielles et virtuelles de l’environnement.
Jacques Sautereau a toujours été un exemple pour nous pour sa pensée subtile et son énorme connaissance de l’architecture contemporaine. C’est bien entendu lui qui a donné à l’ESAlab son fondement théorique et l’orientation de la recherche-action.
⭘ Agnès Sander
Agnès a été notre professeur à l’École Spéciale d’Architecture. À l’époque, elle nous initiait à la notion de réseau, sous toutes ses formes, et à ses implications sur la forme urbaine. Elle n’avait qu’une dizaine d’années de plus que nous, et pour elle l’enseignement était bien plus un enthousiasme communicatif qu’une position dominante. Plus tard, elle fut notre guide dans le monde bien particulier de la recherche urbaine, et nous épaula dans nos missions de recherche auprès de la RATP ou du PREDIT. Avec modestie, patience et humour, elle inculquait la rigueur scientifique à de jeunes architectes, parfois un peu expéditifs dans leurs raisonnements. À travers son parcours professionnel à l’École Spéciale, au LATTS, à Cergy-Pontoise, à Nanterre, elle est devenue pour nous une autorité intellectuelle discrète, une des rares personnes capables de créer des liens solides entre les disciplines éloignées que sont l’architecture et les sciences humaines. Nous lui rendons hommage, car nous lui devons en grande partie le désir que nous avons encore aujourd’hui de chercher, de comprendre, d’écrire sur le monde contemporain.
Sa thèse en géographie (1995) : Les « points-de-réseaux » comme formes urbaines : morphogenèse et enjeux de conception, sous la direction de Gabriel Dupuy.
4— ESAlab, seconde période (2013 — ?)
En 2013, l’école entreprend une réforme pédagogique profonde qui voit successivement se mettre en œuvre un diplôme de licence consacré à une ville européenne, un master consacré à l’étude du Grand Paris avec deux cycles de conférences intégrant une initiation à la recherche et la recréation du laboratoire de recherche ESAlab qui sera dirigé par l’historienne de l’art Frédérique Peyrouzère. De manière très surprenante, cette nouvelle tentative de recherche ne reprend pas l’antériorité du laboratoire créé 10 ans plus tôt. Il en va ainsi à l’ESA, entre amnésie involontaire et réorganisations faisant table rase du passé.
Le postmaster ADM
Le postmaster ADM, initié en 2005 par Chris Younès, propose aux étudiants architectes-urbanistes d’explorer des voies inédites dans le contexte du développement durable et d’acquérir de nouvelles compétences permettant d’affronter les enjeux écologiques. Le DES a pour mission de développer une formation spécifique et interdisciplinaire, de stimuler la recherche et de contribuer au débat sur les stratégies architecturales et urbaines contemporaines, en France comme à l’étranger.
⭘ Sujet : régénérer les milieux habités
Les milieux habités font face à une crise profonde marquée par la dégradation environnementale et des ruptures sociales et culturelles, conséquences d’une urbanisation moderne fondée sur la division et de logiques de développement déterritorialisées. Face à ces dissociations, des initiatives émergent, portées par des acteurs de l’aménagement, cherchant à construire des alternatives de coexistence en s’appuyant sur les dynamiques locales et translocales. Ces démarches, à différentes échelles, visent à régénérer les milieux en réactivant des alliances physiques, symboliques et techniques entre nature et culture. Le DES Architecture des Milieux met l’accent sur les questions philosophiques et éthiques liées à ces transformations et développe une méthodologie associant théorie, recherche et création. Cette approche est centrée sur l’élaboration d’hypothèses fortes, combinant l’analyse de données objectives et des imaginaires des milieux étudiés, et utilisant divers modes de représentation pour optimiser la conception.
Recherche et réseau scientifique ADM
responsables masterlab : Stéphane Bonzani, Roberto d’Arienzo, Frédérique Peyrouzère, Bertrand Renaud, Pieter Versteegh.
La formation master en architecture un double objectif : la professionnalisation et le développement d’aptitudes de recherche. Ces dernières sont cruciales dans une pratique critique contemporaine, et peuvent préparer à un 3e cycle. La recherche architecturale a ses spécificités et méthodes (charte EAAE de la recherche architecturale). La forme de recherche préférée est celle dite « par le projet », caractérisée par son oscillation entre explorations pratiques et théoriques.
L’orientation Research by design se fait dans une perspective d’articulation mémoire/projet en se connectant la fois à une production scientifique autour des milieux habités et à des expérimentations architecturales et urbaines éco-innovantes. Cette dynamique est également l’occasion de renforcer un réseau de partenaires. Parallèlement aux cours, séminaires de recherche et ateliers de projet mensuels qui se sont tenus à l’ESA, la recherche par le projet s’est déployée selon plusieurs volets (workshops, programmes de recherche, colloques, expositions, publications).
Les dynamiques à l’œuvre dans ce 3e cycle et dont témoigne ce rapport d’activité ont vocation à nourrir ESALAB/ADM, une des équipes de la structure de recherche en constitution à l’ESA. Avec la volonté de dépasser les clivages entre recherche théorique et pratique, l’équipe ESALAB/ADM aurait pu constituer un think tank de l’architecture et de la ville contemporaines, mettant les compétences de chercheurs de différentes disciplines, de professionnels, d’étudiants (3e cycle, doctorants, voire étudiants de master) au service d’une réflexion sur le devenir des milieux habités et de leurs transformations.
Axes de recherche ESALAB/ADM
1. Concevoir, représenter, penser les milieux habités
La situation critique que traversent aujourd’hui les milieux habités oblige à effectuer une réévaluation des concepts et des outils intellectuels et techniques permettant de les déchiffrer et d’en proposer une transformation régénératrice. Cet axe propose donc de réfléchir à ces nouveaux modes de conception et de représentation qui émergent à l’occasion des projets architecturaux et urbains contemporains. Comment affronter l’incertitude ? Comment cartographier l’empreinte d’un projet ? Comment sortir de l’urbanocentrisme des représentations pour aborder les milieux naturels ? Comment faire évoluer les outils de conception graphique comme les logiciels de dessin ? Ces questions font appel à des compétences multiples et transdisciplinaires, entre sciences humaines, sciences dures et sciences de l’information.
La recherche « Analyse critique des modes de représentation et de conception des milieux habités » du PIRVE (Programme interdisciplinaire de recherche Ville et Environnement, du ministère de l’Environnement), menée par Stéphane BONZANI, avec une équipe ESA/Institut d’urbanisme de Rennes, s’est inscrite dans cet axe.
2. Architectures de l’eau
Depuis de nombreuses années, les relations entre les villes et les fleuves, rivières et lacs, évoluent fortement dans le sens d’une intégration nouvelle de ces éléments naturels en milieu urbain. Les projets architecturaux, urbains et territoriaux qui travaillent ces questions posent de façon emblématique la question de l’articulation entre espace anthropisé et environnement naturel. Ils ouvrent sur des enjeux techniques, certes, mais aussi symboliques et culturels qui forment des nouages complexes et paradoxaux. Plus généralement, ce sont les coexistences, les co-rythmes qui doivent ici être pensés.
3. Milieu rural et enjeu métropolitain
Plusieurs réseaux nationaux et internationaux (Espace rural et projet spatial, Rurality network, Projet New Rurality…) partagent aujourd’hui la problématique du devenir de l’espace rural, dans un contexte où ce milieu devient simultanément précarisé par la métropole et crucial pour celle-ci. Cet axe pourrait ainsi être le lieu de réflexion et de propositions créatives (ateliers de projets, workshops, contrats de recherche, etc.) visant à contribuer à porter un autre regard sur le milieu rural, et à renouveler les outils conceptuels et opérationnels d’intervention.
À l’heure de l’anthropocène, des dérèglements climatiques globaux et d’une urbanisation planétaire sans précédent, les habitats construits apparaissent comme les points de départ obligés pour imaginer et fonder une nouvelle alliance entre l’homme et son milieu. Dans l’objectif majeur de la réduction de l’empreinte écologique, leur transition d’un régime de croissance vers un régime de métamorphose apparaît le véritable nœud crucial autour duquel toute réflexion — urbaine, territoriale, architecturale, écosophique — devrait et devra se structurer, et la redécouverte des ressources latentes, leur régénération, leur recyclage approprié comme autant de stratégies incontournables.
Une nouvelle démarche en émerge, qui amène à considérer, du point de vue environnemental, social, économique, les multiples cycles de vie de ce qui existe : êtres humains, objets, matériaux, bâtiments, villes, campagnes, milieux, natures, concepts, deviennent gisements gris, potentiels, à interroger et valoriser à travers des opérations opportunes et aujourd’hui inévitables, prônant l’adaptation et le recyclage comme actions prépondérantes sur la réalisation ex-novo et sur la tabula rasa. Permanence et transformation apparaissent comme deux termes complémentaires qui décrivent, et doivent décrire, tout processus évolutif urbain.
5— Réflexions à 50 ans d’intervalle
La recherche architecturale développée à l’ESA sous la forme de l’Unité de recherche appliquée, puis de l’ESAlab, fut avant tout conjoncturelle, mue essentiellement par le besoin d’héberger l’administration de contrats de recherche. La dernière version, à partir de 20 213, a développé une relation plus solide avec la pédagogie au travers d’un 3e cycle. Recherche appliquée dans le cas de l’UDRA, recherche-action pour l’ESAlab première version et Research by design dans le cadre de sa seconde version.
J’ai une tendresse particulière pour l’UDRA, s’inspirant aussi des expériences que Anatole Kopp avait vécues au Massachusetts Institute of Technology et au Black Mountain College en Caroline du Nord. Les sciences sociales sont alors incorporées à la réflexion sur l’urbanisation accélérée de la France, ce qui se traduit par la présence au sein de l’UDRA de sociologues, économistes, psychologues, etc. qui ne sont pas issus de la discipline architecturale. Profondément pluridisciplinaire, l’UDRA héberge des chercheurs autodidactes et en premier lieu son directeur Maurice Ducreux. Du fait de la commande institutionnelle, les contrats de recherche sont davantage tournés vers l’urbanisme (quartiers anciens, désindustrialisation, mobilité, etc.) avec une dimension plus opérationnelle que théorique.
La recherche appliquée, un fait d’une époque ou identité d’une école ? La direction initiale donnée par Émile Trélat, de l’utilitarisme fonctionnel de l’architecture, puis dans une moindre mesure celle d’Auguste Perret, s’accommode très bien du fonctionnalisme de la modernité américaine ramenée de sa formation par Anatole Kopp. Les thématiques de recherche totalement liées à la commande publique, à forte connotation sociologique ou urbaine, sont à rapprocher de la dimension pragmatique voulue par Trélat dès 1865. Tournant le dos à l’académisme, comme Trélat s’était détourné des Beaux-Arts, l’UDRA a affirmé une dimension pratique, parfois même éloignée de la recherche, malgré le caractère désordonné des contrats successifs (dont l’homogénéité tient plus aux commanditaires qu’aux chercheurs).
Dans les quatre moments de recherche évoqués, la relation entre recherche et pédagogie ne s’est pourtant pas imposée comme une évidence, et, au-delà de l’héritage pluridisciplinaire, la relation entre l’apprentissage et l’investigation nous apparaît toujours comme un enjeu critique. Ensuite, remarquons que les trois premières expériences présentent le même modèle économique contractuel et d’opportunisme, fondé sur un chapelet de contrats dont l’histoire nous enseigne qu’ils étaient davantage liés aux relations interpersonnelles qu’au positionnement scientifique d’une association.
Implanter à nouveau la recherche à l’ESA nécessite donc de répondre à ces deux questions vitales : nous faut-il un positionnement scientifique précis, ou l’identité de l’école spéciale d’architecture suffit-elle à nous définir ? Et ensuite, quel lien faisons-nous entre la recherche et la pédagogie ? L’enseignement des trois premières expériences nous apprend que l’absence de ce lien consubstantiel fut la grande fragilité de ces structures associatives et certainement le motif de leur perte. Mais alors, pourquoi la dernière expérience a-t-elle échoué ?
Une recherche plus approfondie à la bibliothèque de l’ESA permettrait d’en apprendre plus. De même, il semblerait qu’une partie des archives de l’UDRA se trouvent à l’ENSA de Grenoble.
L’histoire de l’unité de recherche appliquée est riche d’enseignements, tant pour les sujets abordés que pour les difficultés rencontrées. Ce serait un tort de ne pas faire ce retour d’expérience historique avant de relancer la recherche architecturale à l’école.
6— Recommandations
Entamer une réflexion sur le lien entre pédagogie et recherche pour éviter l’autonomisation de cette dernière ou qu’elle ne soit qu’un alibi à des activités annexes d’enseignements.
S’assurer de la pérennité du modèle économique avant de développer une activité de recherche à l’école, et réfléchir à la possibilité d’association avec des agences d’architecture désirant développer la recherche.
Faire entreprendre un travail de recherche plus approfondi sur l’UDRA et l’ESAlab, par le dépouillement des archives, et rechercher aussi les témoins oculaires pour enrichir la connaissance de ces pages de l’histoire de l’école.
Développer une politique éditoriale en publiant certains rapports de recherche de l’UDRA ou des ESAlab (totalement ou partiellement).
Le 18 mai 2025,
Jean Richer, docteur en architecture.